La paralysie

Lui a un gilet noir, des bras maigrelets, il parle d’un groupe de musique vu dans un squat la veille, il dit qu’il a trouvé ça sympa, l’autre lui répond qu’il n’a pas du tout aimé, qu’il avait l’impression d’avoir déjà vu et entendu ce genre de trucs mille fois, il parle d’un autre groupe qui, lui, avait vraiment quelque chose de radical, de novateur, il parle en marmonnant, je n’entends pas tout, le groupe dont il parle semble venir du Brésil ou de Norvège ou de quelque part entre les deux, et je me dis que je serais bien dans un de ces pays, en tout cas que ce serait bien d’être dans un autre pays quel qu’il soit, être ailleurs un moment, peut-être la Norvège avec ces lacs, cette langue incompréhensible et gutturale, ces chemises à carreaux de trappeur mais peut-être qu’ils ne portent plus de chemises à carreaux dans ces pays là ou peut-être qu’ils n’en ont jamais portées, qu’ils n’ont jamais été trappeurs, c’est juste dans des pubs vues il y a longtemps mais qu’importe, être avec des gens que je n’ai jamais vus, ou peut-être le Brésil mais c’est loin, enfin encore plus loin, on n’y va pas comme ça, déjà changer de ville, ce n’est pas si simple, se mettre en mouvement. Et j’imagine la vie d’un groupe en tournée, être dans un minibus sur des autoroutes interminables, des nouvelles têtes chaque soir, de nouvelles conversations, des bières avec des goûts différents, être à distance de ce qui attache, ancre, peut-être que je n’y arriverais pas.
Et une fille au jean troué au-dessus du genou rejoint le duo qui parle maintenant d’un groupe allemand, enfin un groupe dont le nom a une consonance germanique mais ce n’est pas une preuve de quoi que ce soit, du hard-core qui penche vers le métal ou l’inverse, ils semblent tous les deux d’accord sur la puissance de leur son mais la fille dit que sur disque c’est pas mal, que ça déboîte mais en concert, elle les trouve trop dans un trip viril, les tee-shirts moulants, les muscles en avant et tout le reste, elle dit qu’elle trouve ça lassant à force ce décalage entre le discours et l’attitude. Et le gars dit qu’on ne peut pas dire ça non plus mais il n’argumente pas donc je ne comprends pas trop ce qu’il veut dire, mais je ne vais pas lui demander, je ne voudrais pas m’immiscer dans leur conversation.
Et j’imagine Berlin, je vois des parcs immenses et verdoyants, des gens se baignant dans des lacs au centre de la ville, nus ou en maillot, je vois des bars ouverts toute la nuit, et toutes ces choses qu’on m’a dites sur cette ville que je ne connais pas, mais est-ce qu’il faut que je crois tout ce qu’on me dit ou peut-être que les choses ont changé depuis, il faudrait que j’y aille pour m’en rendre compte mais le temps que j’y aille ça aura encore plus changé.
Et un couple parle de numérologie, ils sont à ma gauche, moi je suis au centre des trois tables alignées, j’essaie de travailler en buvant du café mais je n’arrive pas à me concentrer, et le gars, un chauve avec des lunettes, parle du chiffre neuf, et sa voix s’emballe soudain, il dit que toute sa vie est concentrée dans ce chiffre, comme la date et le département de sa naissance, que ça lui porte bonheur, et que maintenant il voit à quel point c’est une évidence et à quel point ça a modelé sa vie et elle dit qu’elle comprend mais je n’ai pas l’impression que ce soit le cas mais elle ne veut pas le contredire, peut-être qu’elle se dit que ce serait con de se fâcher avec lui pour une histoire de chiffre, il semble tellement sûr de lui, et en même temps peut-être qu’elle est en plein doute et qu’elle se demande si elle veut vraiment passer ses prochaines semaines, mois, années avec un homme qui se définit ainsi mais peut-être qu’elle ne pense pas ça, peut-être qu’elle est, elle, proche du chiffre sept et qu’elle a peur que ces deux chiffres n’aillent pas ensemble ou peut-être juste qu’elle se pose des questions sur ce qu’elle a envie de manger ce soir, ou peut-être qu’elle se dit qu’elle commence à avoir un peu froid en terrasse en cette fin d’automne.
Être ailleurs, voir d’autres paysages, des plaines, des falaises, des aurores boréales. Les montagnes, ça va cinq minutes mais on se lasse, surtout qu’on n’y va jamais finalement, ce n’est pas si près, il faut sortir de la ville, prendre le bus. Et pourtant, peut-être que ce serait bien de prendre le train, en direct vers la Chine ou l’Australie, mettre tout son argent là-dedans pour ne pas prévoir de revenir, les avions, les bateaux, et se trouver, là-bas de l’autre côté pour boire un café ou une bière, mais est-ce que le café ou la bière auraient un goût si différent.
Et je dis bonjour à un autre habitué des lieux, on parle de choses qui forment mollement une discussion.
J’essaie de me remettre à travailler, je cherche une histoire pour écrire une nouvelle et je ne sais pas si je dois écrire mon histoire ou l’histoire de quelqu’un d’autre ou quelque chose entre les deux, et si ça change quelque chose que ça parle ou non de moi ou de ce qui se passe autour, réellement ou non, ou que ça parle d’autres gens qui sont dans ce bar ou dans un autre bar, loin, et rien ne prend forme.
Et je me dis que chaque fois que je prends le train la nuit, ce qui n’arrive pas souvent, pas si souvent, et qu’on traverse des villes, je ressens une angoisse à voir toutes ces fenêtres allumées, je vois des familles, des gens qui invitent des amis, des personnes seules regardant la télé et je ne comprends pas pourquoi je ne suis pas à leur place, pourquoi je ne pourrais jamais vivre leur vie, savoir ce que c’est que d’être dans cette cuisine à préparer un repas, ou autour de cette table à rire, ou d’être à la place de cette personne qui regarde le train passer en pensant qu’elle aimerait être à notre place, filant vers un ailleurs qu’elle, peut-être, ne verra jamais, et l’angoisse ne vient pas du fait que ces autres vies me paraissent mieux ou moins bien mais juste que je ne pourrais jamais les vivre et que cela n’a pas de sens d’être moi ou d’être eux.
Ou alors il faudrait juste que je change de place sur la terrasse, ou que je change de bar, de terrasse, il y a tant d’endroits inexplorés qui ne sont finalement pas si loin mais est-ce que je m’y sentirais bien, peut-être que je m’y sentirais comme un étranger mais peut-être que c’est bien d’être un étranger parfois plutôt qu’être à un endroit où on sait déjà comment ça va se passer, les choses, les conversations ou les non conversations mais ça non, je ne le sais pas, vu que je ne vais pas dans ces autres bars. Parfois il suffirait de bouger d’une centaine de mètres, traverser la rue, aller dans un autre quartier, faire un demi-tour sur soi-même, peut-être qu’il y a un autre pays, là-bas au bout.
Le trio parle d’un concert qui aura lieu dans quelques jours, concert où j’irais sûrement dans ce lieu où je vais régulièrement et où je vais sûrement revoir les mêmes gens que d’habitude, gens que j’aime bien revoir mais puis-je vraiment comparer, vu que ce sont toujours les mêmes lieux, plus ou moins les mêmes gens que d’habitude, peut-être qu’il y a d’autres gens dans d’autres sphères qui vivent des choses douces ou intenses que je ne connaîtrai jamais mais ce n’est pas possible d’être ici et là, à un moment il faut faire des choix et ne vaut-il pas mieux faire le choix d’aller dans un endroit où on sait qu’il y aura un minimum de plaisir et de confort dans les relations sociales plutôt que dans un endroit inconnu qui peut nous renvoyer à notre timidité et notre solitude, mais peut-on pour le coup parler de joie ou de quelque chose y ressemblant.
C’est pareil pour les manifs, les actions militantes, tout se ritualise tellement vite mais on ne milite pas pour s’amuser non plus, juste pour que le monde soit différent, qu’il y ait autre chose que cette chose qu’on vit, mais parfois les choses finissent par se ressembler et comment trouver un élan quand la surprise disparaît mais peut-être est-ce moi qui empêche les choses de dissembler aux choses.
Mais peut-être il peut y avoir des voyages ici aussi, peut-être qu’il faut juste être attentif aux variations. Mes voisins parlent du deuxième groupe qui passe dans quelques jours et ils ne semblent pas d’accord, peut-être qu’ils pourraient commencer à s’énerver, les voix qui montent, une engueulade, et les verres valseraient, et le type au gilet noir sauterait à la gorge de l’autre en disant qu’il ne peut définitivement pas dire que le crust c’est chiant à mourir, et la femme exploserait une bouteille sur la tête de l’étrangleur, il y aurait du sang, les flics arriveraient, sirène hurlante et tout le monde viendrait voir ce qu’il se passe, un chien aboierait et le fan de numérologie piquerait une crise parce que la somme des chiffres de la plaque d’immatriculation de la voiture de police donnerait un chiffre honni, il se jetterait sur les flics et tout le monde commencerait à se battre. Une anecdote à raconter pendant des mois, voire des années, mais ça ne se passera pas, tout le monde est trop civilisé pour ça, et moi aussi, je suis civilisé, mais sinon peut-être que la femme du trio pourrait en avoir marre de la conversation qu’elle partage avec ses comparses, elle se tournerait vers moi et me demanderait ce que j’écris et on aurait alors une conversation sur l’écriture et qu’elle se rendrait compte que je suis un type très intéressant, beaucoup plus intéressant qu’elle ne le supposait et je me rendrais compte que c’est une nana très intéressante, beaucoup plus intéressante que je ne le supposais, et il y aurait un moment du genre où on se rend compte qu’on pourrait avoir beaucoup de choses à se dire mais on ne saurait pas par où commencer alors il y aurait comme une gène ou un trouble mais peut-être que non, peut-être que la conversation serait limpide, et qu’on parlerait tellement qu’on ne se rendrait pas compte qu’il ne resterait plus que nous sur cette terrasse et qu’on irait ensuite ailleurs et tout serait peut-être différent alors, il y aurait tant de choses à découvrir, le monde et elle, la peau du monde, nos peaux.
Mais l’homme au gilet noir se tourne vers la femme, sa main à lui glisse dans ses cheveux à elle, peut-être que c’est juste un geste amical et tendre qui ne signifie rien ou alors même s’ils sont ensemble peut-être qu’ils ne le sont pas de façon exclusive, mais j’ai quand même l’impression que mon scenario a très peu de chance d’aboutir, enfin pas aujourd’hui et peut-être que c’est mieux ainsi, peut-être qu’on se serait pas du tout entendu, qu’elle m’aurait trouvé insupportable, routinier, moche et stupide ou juste légèrement chiant et névrosé et que finalement c’est mieux de se dire que j’aurais pu lui plaire en d’autres circonstances, si on s’était rencontré dans un autre pays à un autre moment.
Et je regarde une voiture partir, ils sont quatre à l’intérieur, jeunes, peut-être qu’ils vont en montagne, ou en vacances chez des amis qui vivent dans un chalet donnant sur un lac, et que tous ensemble, ils vont boire et danser, et se baigner nus dans l’eau glacé, puis se réchauffer et baiser sur la plage ou peut-être que parmi eux se trouvent un homme qui en fin de soirée prendra un couteau pour les égorger les uns après les autres. Et que je suis finalement bien où je suis.
Et je ne sais pas comment font les gens avec tous ces possibles, et le deuil de tous les possibles non choisis, est-ce parce qu’ils n’ont pas l’imagination de tout ce qu’il rate à chaque moment, à chaque seconde ou qu’ils subissent la vie parce que leur vie est de la survie et je ne sais pas si juste d’avoir un choix est quelque chose de bourgeois et je devrais être content déjà de me poser ce genre de questions. N’est-ce pas déjà un luxe d’avoir différents possibles.
Mais parfois juste faire un pas de côté ou de s’engager dans des voix qui réduisent les possibles, ne plus avoir à se poser des questions, avec le crédit sur la maison, les enfants à nourrir mais peut-être qu’au contraire, ça ouvre de multiples raisons de réfléchir à ce qu’il faudrait faire pour que les choses soient différentes, de multiples possibilités, qui je suis pour croire que les autres n’imaginent pas eux aussi d’autres vies qu’ils espèrent avoir plus tard, qu’ils auraient pu avoir et d’autres dont ils doivent faire le deuil mais peut-être que la plupart ne font juste pas chier les autres avec toutes ces questions ou peut-être que d’autres arrivent à mettre ces choses, ces questions dans des tiroirs, dans des sacs qu’ils ouvrent de temps en temps mais pas tout le temps. Et je vois une multitude de lignes partant d’un même point et des points se reliant aux autres et je pense à des fractales se déployant en continu et je me dis que chaque personne est une fractale et je me dis que peut-être j’aurais dû prendre un truc pour me calmer plutôt qu’un café.
J’imagine un bar italien en briques rouges ou au bord d’une mer lointaine ou un bar en bois, perdu dans une forêt tropicale, j’entendrais d’autres langues mais pourquoi ailleurs mes angoisses cesseraient, en quoi les choses pourraient vraiment être différentes si moi je suis pareil.
Et deux amis, que je n’ai pas vu arriver, me demandent s’ils peuvent s’asseoir avec moi pour profiter un peu du soleil avant qu’il ne fasse vraiment trop froid et je leur dis que oui, et que de toute façon je n’arrive pas à travailler, je n’arrive pas à finir cette nouvelle, que je l’ai commencée de nombreuses fois et qu’à chaque fois, ça ne ressemble à rien, que ça ne fait jamais une histoire, que des bouts éparpillés qui n’ont aucun sens, qui partent dans tous les sens, qui ne se relient pas, des histoires qui pourraient être différentes en tellement de façons, qu’à un moment il faut choisir, trancher, abandonner les idées qui ne fonctionnent pas mais peut-être qu’elles pourraient fonctionner autrement, qu’on ne peut pas tout garder, qu’on ne peut pas tout retenir, que tout pourrait être ainsi ou autrement, et ils disent que ça ne semble pas gagner et nous commençons à plaisanter et de les entendre rire, je sens que mon corps petit à petit se détend.
Peut-être une des solutions est de penser à autre chose, peut-être que finalement mon problème est que je me pose un peu trop de questions qui ne servent à rien, qui mènent à rien, à des impasses ou alors que je me pose les mauvaises questions mais peut on vraiment considérer qu’il y a de bonnes et de mauvaises questions ou alors que j’ai trop de temps pour me poser ce genre de questions inutiles ou alors que je suis trop centré sur mes problèmes ou alors. Ou alors. Et j’entends cette voix à l’intérieur de ma tête qui me dit de me taire. Peut-être que, pour une fois, je devrais l’écouter.

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